Interview · Concours BCE
Billets en euros : le Studio Idaë, seul finaliste français du concours BCE
Isabelle Daëron et son équipe sont le seul studio français parmi les dix finalistes du concours de la Banque centrale européenne pour dessiner les futurs billets en euros, sur le thème Fleuves et oiseaux.
Sur environ 1 200 candidatures européennes, une trentaine d'agences ont été présélectionnées, puis dix projets finalistes. La proposition du Studio Idaë porte la lettre « i » (comme Idaë) dans la consultation publique ouverte jusqu'au 21 septembre 2026 à minuit. Donner son avis sur le site de la BCE.
L'interview
Pouvez-vous vous présenter, ainsi que le Studio Idaë ?
Je m'appelle Isabelle Daëron, je suis designer et je dirige le Studio Idaë, une agence de création pluridisciplinaire qui existe depuis huit ans. On travaille régulièrement pour des villes, des marques, différents types d'entreprises. Notre positionnement, c'est vraiment de travailler sur des enjeux liés à l'eau dans l'espace public, à travers du mobilier urbain, des fontaines, des scénographies, et parfois aussi des créations graphiques.
Donc la création de billets, c'est tout nouveau pour vous ?
Oui. C'est assez inédit pour nous de travailler sur une monnaie. Je pense que c'est rare dans la vie d'un ou d'une designer. Nous avons répondu au concours de la Banque centrale européenne il y a un an, sur la thématique Fleuves et oiseaux. Il y avait deux thèmes au choix : Culture européenne, via des personnages historiques, ou Fleuves et oiseaux. Vu l'expérience et les projets du studio, on a candidaté sur la deuxième.
Fleuves et oiseaux, c'est vraiment ce qui vous correspond le mieux ?
Complètement. Et puis fleuves et oiseaux s'inscrit dans la continuité de nos billets actuels, avec des portes et des ponts qui unissent les pays - sauf qu'ici, les rivières et les oiseaux sont deux entités vivantes qui unissent des territoires par leur vol ou leur parcours, et qui dépassent les frontières.
Vous êtes combien dans l'équipe ?
On est cinq : Pauline Avrillon, Eléna Hervé Caro, Julie Deloraine et Nina Capron - avec moi.
Vous êtes la seule agence française sélectionnée ? Sur combien de candidatures ?
Au départ, un peu plus de 1 200 candidatures. En novembre, on a appris qu'on était présélectionnés : environ une trentaine d'agences en Europe ont reçu le cahier des charges. On a eu six mois pour rendre le projet, en avril. Ensuite, dix finalistes - dont les projets sont encore soumis jusqu'à lundi prochain minuit, dans le cadre d'une consultation citoyenne.
Quand vous avez appris que vous étiez finalistes : soulagement, stress ?
Pour tout vous dire : je crois qu'on n'y croyait pas trop. Ce n'est pas qu'on n'y croyait pas : on n'a pas réalisé tout de suite. Le comité de sélection nous l'a annoncé en visio. Il a fallu un petit temps pour réaliser.
Votre proposition, c'est le modèle « i », c'est ça ?
Oui - « i » comme Idaë. Isabelle… Est-ce que c'est fait exprès ? Je ne sais pas. C'est une belle coïncidence.
Le public peut donner son avis. Est-ce que ça compte vraiment pour la décision finale ?
C'est une consultation citoyenne, pas forcément un vote. Quand on clique sur le lien de la BCE, les projets apparaissent en mode aléatoire : on ne tombe pas forcément tout de suite sur le « a », parfois sur le « f », le « b », etc. Il faut évaluer les dix. Ensuite, ces résultats seront complétés par deux autres avis : un sondage sur un panel d'Européens, missionné par la BCE, et l'avis du comité de la BCE. L'ensemble de ces trois consultations permettra de définir le projet lauréat, annoncé à la fin de l'année.
Sur chaque billet le motif change. Y a-t-il une continuité, une histoire d'une coupure à l'autre ?
Tout à fait. C'était dans le cahier des charges : pour Fleuves et oiseaux, il fallait par exemple le tichodrome échelette pour le 5 euros, le martin-pêcheur pour le 10… Chaque espèce sur chaque recto, sur une portion de cours d'eau, de manière à ce que l'ensemble de la série représente une rivière de sa source à la mer. Nous avons ajouté d'autres éléments pour former un ensemble : la course du soleil, qui se déplace du 5 au 200 euros ; et au verso, une carte des cours d'eau d'Europe comme fond commun, une sorte de fractale qui unit la série. L'idée : un ensemble cohérent entre les six valeurs.
Près des montants, on voit une crevette, une abeille… C'est une touche personnelle ?
Dans le cahier des charges, il fallait concevoir le recto, le verso, et aussi trois éléments de sécurité : le foil (bandeau en haut du recto), l'élément optique variable (près de la valeur), et le filigrane (peu visible dans les propositions publiées). Pour l'élément optique variable, on a voulu faire référence aux chaînes alimentaires : représenter une espèce ingérée par l'oiseau - par exemple une abeille pour le guêpier d'Europe, un papillon pour le tichodrome échelette - pour parler d'interdépendance avec le vivant et le territoire. Pour le foil, on a parlé d'innovations techniques européennes qui ont permis de voir et cartographier le territoire : télescope, radar, avion, ballon dirigeable, satellite.
Y a-t-il un détail que presque personne ne remarquera, mais dont vous êtes fière ?
Le filigrane : ce motif qui apparaît à la lumière, par transparence. On a choisi de faire référence à la mythologie grecque, aux naïades, divinités tutélaires des cours d'eau, des marais, des sources. Sur chaque filigrane, une naïade. Un détail subtil, plus symbolique et mythologique.
Aviez-vous le droit d'utiliser l'intelligence artificielle ? C'était prévu dans le cahier des charges ?
C'était possible d'utiliser une IA générative pour générer des images. On s'est posé la question. Si on l'utilisait, il fallait que ce soit pour un enjeu particulier - par exemple abstraire un lieu, pour qu'aucun paysage ni aucune zone ne soit reconnaissable, car on ne pouvait pas représenter un pays plutôt qu'un autre. Au fur et à mesure, on s'est rendu compte qu'on n'en avait pas besoin, et qu'on allait beaucoup plus vite à la main et avec nos outils habituels. On n'a pas du tout utilisé d'IA pour concevoir ces billets.
Donc c'est tout à la main ?
À la main et à l'ordinateur, évidemment. Toute l'esthétique part de deux trames : une au feutre à la main, qui crée une vibration et de la complexité dans le fond ; une vectorielle, sur ordinateur. Leur intrication fait apparaître des paysages, et aussi des interactions humaines au verso.
Est-ce qu'il y a eu des moments où vous vous êtes dit : « là, ça ne va pas » ?
Ça, c'est constant. Ça peut arriver tous les jours pendant des mois. Chaque élément est interdépendant ; il faut faire émerger des signes qui font sens. Un jour on se dit qu'on a trouvé quelque chose ; le lendemain, on regarde et on se dit que ça ne va pas du tout - mal représenté, esthétique trop forte, contresens possibles… Un projet comme ça, c'est comme des vagues, comme de l'eau : des hauts et des bas. Il faut revenir dessus jusqu'à la dernière minute.
Pourquoi changer les billets, tout simplement ?
Avant tout pour des raisons de sécurisation et de lutte contre la contrefaçon. Il y a eu deux séries depuis 2002, relativement proches - portes et ponts. Les deux thèmes du concours ne sont pas nés de nulle part non plus : en 2021, une consultation publique a fait émerger Culture européenne et Fleuves et oiseaux, puis le concours.
Si votre projet est retenu, quelle est la suite pour vous ?
On ne sait pas très bien. Le projet lauréat devra être adapté, avec toute la partie sécurisation : post-production technique, mise en gravure. On imagine que l'agence lauréate sera consultée ou sollicitée, mais on a peu d'informations.
Mise en circulation prévue vers 2030 ?
Oui, c'est ce qu'on a appris aussi.
Un dernier mot - peut-être pour inciter à participer à la consultation ?
La consultation citoyenne est ouverte jusqu'au lundi 21 septembre à minuit. N'hésitez pas à donner votre avis, et éventuellement à soutenir notre projet - « i » comme Idaë. Et n'hésitez pas à partager aussi.
Pour aller plus loin
Le Studio Idaë explore depuis sa création les flux naturels - eau, air, lumière - dans l'espace public. Cette proposition pour l'euro prolonge cette ligne : mouvement, interdépendance, récit graphique, et éléments de sécurité pensés comme un écosystème.
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